La sécurité de nos comptes en ligne est devenue une préoccupation majeure. Face à la sophistication croissante des cybermenaces, le simple mot de passe ne suffit plus. Pour démystifier l’une des protections les plus efficaces et pourtant souvent négligées, l’authentification à deux facteurs (2FA), nous avons rencontré Karim Fassi-Bellamy. Consultant en gestion des identités et des accès (IAM) pour PME, Karim nous éclaire sur l’importance d’activer cette mesure de sécurité en 2026, les différentes méthodes disponibles et comment choisir celle qui convient le mieux à nos besoins.


Comprendre la double authentification

La rédaction : Bonjour Karim, merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer simplement, qu’est-ce que la double authentification concrètement, et est-ce que ça complique réellement notre quotidien d’utilisateur ?

Karim Fassi-Bellamy : Bonjour, c’est un plaisir d’être ici. La double authentification, ou 2FA, est une mesure de sécurité qui ajoute une deuxième couche de vérification à votre processus de connexion, au-delà de votre simple mot de passe — le complément naturel des gestionnaires de mots de passe et des passkeys déjà couverts sur ce site. C’est un peu comme avoir deux serrures différentes sur votre porte d’entrée. Au lieu de vous fier uniquement à “quelque chose que vous savez” (votre mot de passe), la 2FA exige également “quelque chose que vous possédez” (votre téléphone, une clé physique) ou “quelque chose que vous êtes” (vos empreintes digitales ou votre visage). L’objectif est de rendre l’accès à vos comptes beaucoup plus difficile pour les personnes non autorisées, même si elles ont réussi à dérober votre mot de passe. Quant à la complexité, c’est une idée reçue tenace. Oui, cela ajoute une étape, mais cette étape est généralement très rapide, quelques secondes tout au plus, et l’augmentation drastique de votre sécurité en vaut largement la peine. La plupart des solutions sont aujourd’hui conçues pour être intuitives et s’intégrer fluidement dans votre routine.

La rédaction : Vous parlez de “quelque chose que vous possédez”. Quelles sont les principales méthodes de double authentification que l’on rencontre aujourd’hui et quelles sont leurs différences ?

Karim Fassi-Bellamy : Il existe en effet trois grandes familles de méthodes d’authentification à deux facteurs, chacune avec ses avantages et ses inconvénients en termes de sécurité et de commodité. La première, la plus répandue et souvent la plus simple à activer, est le code par SMS. Lorsque vous tentez de vous connecter, un code à usage unique est envoyé à votre numéro de téléphone enregistré. Vous saisissez ce code pour finaliser la connexion. C’est facile, car presque tout le monde possède un téléphone portable. Cependant, c’est aussi la méthode la moins sécurisée des trois, et nous y reviendrons.

La deuxième famille est celle des applications d’authentification, souvent appelées générateurs de codes TOTP (Time-based One-Time Password). Des applications comme Google Authenticator, Microsoft Authenticator ou Authy en sont des exemples populaires. Ces applications génèrent un nouveau code à six ou huit chiffres toutes les 30 secondes, directement sur votre appareil, sans nécessiter de connexion réseau. Vous entrez ce code dans le champ de vérification. Cette méthode est nettement supérieure au SMS pour la plupart des usages car le code est généré localement sur votre appareil, sans transiter par un réseau cellulaire vulnérable.

Enfin, la troisième et la plus robuste option est la clé de sécurité physique, comme une YubiKey. Ces petites clés USB utilisent des normes d’authentification avancées, telles que FIDO2 ou WebAuthn, promues par la FIDO Alliance. Il suffit de brancher la clé à votre ordinateur ou de l’approcher de votre téléphone (si elle est compatible NFC) et d’appuyer sur un bouton pour vous authentifier. C’est la méthode la plus résistante au phishing et aux attaques sophistiquées.

Application d’authentification affichant un code de vérification à six chiffres sur un smartphone

La rédaction : Vous avez mentionné que le code par SMS est la méthode la moins sécurisée. Pourquoi ? Et qu’est-ce que le “SIM swapping” dont on entend parfois parler ?

Karim Fassi-Bellamy : Le code par SMS, bien que pratique, présente une vulnérabilité majeure : le réseau de téléphonie cellulaire lui-même. Le problème principal est le “SIM swapping”, ou échange de carte SIM. C’est une technique de fraude où un cybercriminel parvient à convaincre votre opérateur téléphonique de transférer votre numéro de téléphone sur une carte SIM qu’il contrôle. Pour ce faire, il utilise souvent des informations personnelles qu’il a recueillies sur vous par le biais de l’hameçonnage ou d’autres techniques d’ingénierie sociale. Une fois qu’il a le contrôle de votre numéro, il intercepte tous les SMS qui vous sont destinés, y compris les codes de double authentification. Si un attaquant a déjà votre mot de passe, il peut alors facilement contourner votre 2FA par SMS et accéder à vos comptes. C’est une menace très réelle et de plus en plus courante, c’est pourquoi le Centre canadien pour la cybersécurité recommande d’éviter le SMS comme méthode principale si d’autres options sont disponibles, comme l’indique leur fiche sur l’authentification multifacteur.

Point de vigilance : Le SIM swapping est une menace sérieuse. Si un service propose une application d’authentification ou une clé de sécurité, privilégiez-les au SMS pour vos comptes les plus sensibles.

La rédaction : Donc, si je comprends bien, les applications d’authentification TOTP sont un meilleur choix que les SMS. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi elles sont supérieures pour la plupart des usages ?

Karim Fassi-Bellamy : Absolument. Les applications TOTP offrent une sécurité bien supérieure pour plusieurs raisons fondamentales. Premièrement, comme je l’ai mentionné, le code est généré localement sur votre appareil. Il n’y a pas d’interception possible via le réseau cellulaire, contrairement aux SMS. Cela signifie que même si un fraudeur parvenait à réaliser un SIM swapping, il ne pourrait pas intercepter les codes de votre application d’authentification.

Deuxièmement, ces applications ne dépendent pas d’une connexion internet ou d’un signal cellulaire pour fonctionner. Que vous soyez en mode avion, dans le métro ou à l’étranger sans réseau, l’application générera toujours le code nécessaire. C’est un avantage pratique non négligeable.

Enfin, le principe du code qui change toutes les 30 secondes ajoute une couche de sécurité. Même si quelqu’un parvenait à voir votre code à un instant T, il serait rapidement obsolète. C’est pourquoi des géants comme Google, dans leur documentation officielle sur la validation en deux étapes, mettent en avant l’utilisation des applications d’authentification comme une méthode fiable et recommandée pour la plupart des utilisateurs. C’est un excellent équilibre entre sécurité et facilité d’utilisation au quotidien.

La rédaction : Avec tant de comptes en ligne aujourd’hui, par où commencer ? Y a-t-il une hiérarchie de priorité pour activer la 2FA ?

Karim Fassi-Bellamy : C’est une excellente question, car il est impossible d’activer la 2FA sur absolument tous ses comptes du jour au lendemain. Il faut procéder par étapes, en se concentrant sur les comptes les plus critiques. Ma première recommandation, et la plus importante, est d’activer la 2FA sur votre compte courriel principal. Pourquoi ? Parce que votre courriel est souvent la clé de voûte de votre identité numérique. Il est utilisé pour réinitialiser les mots de passe de presque tous vos autres comptes : bancaires, réseaux sociaux, services de commerce électronique, etc. Si un attaquant prend le contrôle de votre courriel principal, il peut potentiellement prendre le contrôle de toute votre vie numérique.

Après votre courriel, la priorité suivante est de sécuriser vos comptes bancaires et financiers. L’accès à votre argent est évident, mais pensez aussi aux services de paiement en ligne. Viennent ensuite les réseaux sociaux à forte valeur – ceux où vous partagez des informations personnelles sensibles ou professionnelles, ou ceux qui seraient particulièrement dommageables s’ils étaient compromis. Imaginez par exemple récupérer une page Facebook piratée sans 2FA, c’est une véritable gageure. Enfin, une fois ces comptes critiques protégés, vous pouvez étendre la 2FA à d’autres services moins sensibles, mais où la protection reste souhaitable. L’idée est de commencer par le plus important et de progresser.

Protéger ses accès : méthodes et pratiques essentielles

La rédaction : Une question pratique : que se passe-t-il si je perds mon téléphone ou si mon application d’authentification ne fonctionne plus ? Comment puis-je accéder à mes comptes ?

Karim Fassi-Bellamy : C’est une préoccupation très légitime et un piège dans lequel beaucoup d’utilisateurs tombent. C’est pourquoi l’une des étapes les plus cruciales lors de l’activation de la 2FA est la sauvegarde des codes de récupération. Presque tous les services qui proposent la 2FA vous fournissent une liste de codes à usage unique au moment de l’activation. Ce sont vos “clés de secours”. Si vous perdez votre téléphone, si votre application ne se synchronise plus ou si vous n’avez pas accès à votre méthode d’authentification principale, ces codes sont votre seule porte de secours pour retrouver l’accès à vos comptes.

Il est impératif d’imprimer ces codes et de les stocker dans un endroit sûr, hors ligne, comme un coffre-fort physique ou un tiroir sécurisé à la maison. Ne les stockez jamais sur le même appareil que celui qui génère vos codes 2FA, ni sur un service cloud qui pourrait être compromis. Si un utilisateur change de téléphone et n’a pas sauvegardé ces codes, il peut se retrouver bloqué de façon permanente hors de son compte courriel principal, ce qui est une situation très frustrante et dangereuse. Prenez le temps de les sauvegarder dès l’activation. C’est un petit effort pour une grande tranquillité d’esprit.

La rédaction : Parlons des clés physiques. Vous avez dit qu’elles étaient la méthode la plus robuste. Sont-elles accessibles au grand public et comment s’inscrivent-elles dans l’évolution vers une authentification sans mot de passe, comme les passkeys ?

Karim Fassi-Bellamy : Oui, les clés physiques sont de plus en plus accessibles au grand public et je les recommande vivement pour les comptes les plus critiques, comme votre courriel principal ou vos comptes bancaires. Des marques comme YubiKey proposent des modèles très abordables et faciles à utiliser. Leur principal avantage est leur résistance au phishing. Même si vous êtes trompé par un faux site web et que vous tentez d’utiliser votre clé, elle ne fonctionnera que si l’URL correspond à celle enregistrée, empêchant ainsi l’attaquant de voler vos identifiants.

Ces clés physiques s’inscrivent parfaitement dans l’évolution vers une authentification sans mot de passe, notamment via la norme FIDO2/WebAuthn. Les “passkeys” sont l’aboutissement de cette technologie : elles remplacent complètement le mot de passe par une paire de clés cryptographiques, une stockée sur votre appareil (téléphone, ordinateur, clé physique) et l’autre sur le serveur du service. L’authentification se fait alors par une simple vérification biométrique (empreinte, visage) sur votre appareil, sans jamais avoir à taper un mot de passe. C’est le futur de l’authentification : plus simple, plus rapide et incroyablement plus sécurisé. Nous avons d’ailleurs déjà abordé en détail les passkeys et les gestionnaires de mots de passe et les passkeys sur jthinformatique.com, ce sont des sujets complémentaires. Les clés physiques peuvent même servir de support pour vos passkeys, offrant le summum de la sécurité.

À retenir : Pour une sécurité maximale, les clés de sécurité physiques sont votre meilleure option, notamment pour les comptes critiques. Elles sont résistantes au phishing et ouvrent la voie aux passkeys.

Clé de sécurité physique USB de type YubiKey branchée sur un ordinateur portable

La rédaction : Une de nos lectrices nous a raconté avoir reçu un SMS avec un code de vérification qu’elle n’avait pas demandé. Que doit-elle faire dans une telle situation ? Est-ce le signe d’une attaque ?

Karim Fassi-Bellamy : C’est une situation classique et très importante à reconnaître. Oui, recevoir un SMS avec un code de vérification non sollicité est un signe très fort qu’une tentative de connexion frauduleuse est en cours sur l’un de vos comptes. Cela signifie que quelqu’un a probablement obtenu votre mot de passe (via une fuite de données, un hameçonnage, ou en essayant des combinaisons courantes) et tente maintenant de s’y connecter.

Dans ce cas, la première chose à faire est de ne surtout pas paniquer et de ne jamais communiquer ce code à qui que ce soit, même si la personne se fait passer pour un support technique. Aucun service légitime ne vous demandera votre code 2FA. La deuxième chose à faire est de vous connecter immédiatement au compte concerné (si vous le pouvez) et de changer votre mot de passe pour un mot de passe réellement robuste. Si le service le permet, vérifiez l’historique de connexion pour voir s’il y a eu des tentatives depuis des emplacements inconnus. C’est précisément l’intérêt de la 2FA : même avec votre mot de passe, le fraudeur est bloqué sans le deuxième facteur. Cela vous donne le temps de réagir et de renforcer votre sécurité.

Gérer la 2FA au quotidien

La rédaction : Le transfert des secrets TOTP vers un nouvel appareil est un point qui peut décourager. Comment s’y prendre sans se retrouver bloqué ?

Karim Fassi-Bellamy : C’est une excellente question pratique, car c’est un moment de transition où l’on peut facilement se retrouver en difficulté si l’on n’est pas préparé. La méthode la plus simple et la plus sûre est de ne pas attendre de ne plus avoir accès à votre ancien téléphone. Avant de réinitialiser ou de vendre votre ancien appareil, ou dès que vous en achetez un nouveau, vous devriez transférer vos comptes TOTP.

Beaucoup d’applications d’authentification modernes, comme Authy ou Google Authenticator, proposent des fonctionnalités de “transfert de comptes” ou de “synchronisation dans le cloud” (bien que cette dernière doive être utilisée avec prudence et avec une phrase secrète robuste). Si votre application ne le propose pas, le processus manuel consiste à désactiver la 2FA pour chaque service sur l’ancien téléphone, puis à la réactiver sur le nouveau, en scannant à nouveau le QR code de configuration. C’est là que les codes de récupération sont vitaux : si vous n’avez plus accès à l’ancien appareil et que le transfert échoue, ces codes sont votre seule bouée de sauvetage. Une bonne pratique est de toujours avoir un deuxième facteur configuré sur un second appareil (une tablette par exemple) pour les comptes les plus critiques.

Méthode 2FA Sécurité Facilité d’utilisation Vulnérabilités principales Cas d’usage recommandé
SMS Faible Très facile SIM Swapping, interception réseau Comptes à faible valeur, si aucune autre option n’est disponible.
Application TOTP Bonne Facile Perte appareil, pas de sauvegarde codes de récupération Comptes importants (courriel, réseaux sociaux), bon équilibre sécurité/confort.
Clé physique (FIDO2) Très élevée Moyennement facile Perte de la clé (si pas de secours), pas de support universel Comptes critiques (courriel principal, bancaire, professionnel), utilisateurs avancés.

Le message à retenir

La rédaction : Pour finir, Karim, quel est le message clé que vous souhaiteriez faire passer à nos lecteurs aujourd’hui ? Une action concrète à réaliser ce soir même ?

Karim Fassi-Bellamy : Mon message est simple et clair : activez la double authentification dès que possible, car elle est votre meilleure défense contre la majorité des tentatives de piratage. Si vous n’avez qu’une chose à retenir, c’est celle-ci : activez la 2FA sur votre compte courriel principal ce soir même. C’est la pierre angulaire de votre sécurité numérique.

Choisissez une application d’authentification TOTP plutôt que le SMS si le service le permet. Et surtout, absolument et sans exception, imprimez ou notez et stockez hors ligne les codes de récupération que le service vous fournira lors de l’activation. C’est votre filet de sécurité. N’attendez pas qu’il soit trop tard, car lorsque la fraude se produit, les conséquences peuvent être dévastatrices, allant de la perte de données personnelles à des préjudices financiers importants, sans parler des tentatives de vishing par clonage vocal qui peuvent s’en suivre. Prenez ces quelques minutes pour protéger votre vie numérique. Votre tranquillité d’esprit en dépend.