Au Canada, les fraudes envers les aînés ont atteint un niveau record en 2025 : selon les données compilées par le Centre antifraude du Canada, les personnes de 60 ans et plus représentent désormais près de 40 % de toutes les victimes déclarées de fraudes numériques, pour des pertes totalisant plus de 450 millions de dollars sur l’année. Ces chiffres, déjà alarmants, sont en hausse de 23 % par rapport à 2024 — et les spécialistes s’accordent à dire qu’ils ne représentent qu’une fraction de la réalité, la grande majorité des victimes ne signalant jamais les incidents par honte ou par méconnaissance des recours disponibles.

Ce qui a changé en 2026, c’est la sophistication technique des arnaques. Le clonage vocal par intelligence artificielle, les faux sites de support technique photocopiés à l’identique des originaux, les escroqueries sentimentales alimentées par des profils générés par IA : les outils à la disposition des fraudeurs se sont démocratisés à une vitesse que peu d’observateurs avaient anticipée. Pour comprendre ce paysage et, surtout, pour identifier des stratégies concrètes de protection, nous avons rencontré Jean-François Carrier, conseiller spécialisé dans l’accompagnement des aînés face aux enjeux du numérique. Ses ateliers dans les résidences de la région de Québec lui donnent une vision de terrain que les statistiques seules ne peuvent pas capturer. Il a accepté de nous parler de son travail avec une franchise et une chaleur qui, d’emblée, expliquent la confiance que lui accordent les personnes qu’il accompagne.

Jean-François Carrier, conseiller en sécurité numérique
Jean-François Carrier — Conseiller en sécurité numérique spécialisé dans l'accompagnement des aînés, intervenant auprès d'associations de retraités dans la région de Québec depuis 2018. Co-fondateur du programme « Naviguer sans crainte », déployé dans 12 résidences pour aînés.

« Ce n’est pas une question de compétences — c’est une question de contexte »

Hélène : Jean-François, vous animez des ateliers sur la cybersécurité dans les résidences pour aînés depuis plusieurs années. Avant même de parler des arnaques spécifiques, j’aimerais comprendre : pourquoi les personnes de 60 ans et plus sont-elles particulièrement ciblées en 2026 ? Est-ce vraiment une question de méconnaissance du numérique ?

Jean-François : C’est la première idée reçue que je cherche à déconstruire dans mes ateliers, et je le fais dès les premières minutes. Non, être ciblé n’a presque rien à voir avec le niveau de compétence informatique. J’ai accompagné des ingénieurs à la retraite, d’anciens directeurs financiers, des gens qui ont passé leur carrière à travailler avec des ordinateurs — et qui ont quand même failli se faire avoir, ou qui se sont fait avoir.

Ce qui explique le ciblage des aînés, c’est un ensemble de facteurs structurels. Le premier, c’est la richesse patrimoniale. Les 60 ans et plus détiennent, en moyenne, une part très disproportionnée des actifs liquides au Canada — épargne-retraite, REER, propriétés payées. Ils représentent la cible la plus rentable, financièrement parlant.

Le deuxième facteur, c’est la confiance institutionnelle. Des personnes qui ont grandi dans les années 1950 à 1970 ont une relation différente à l’autorité. Quand quelqu’un appelle en se présentant comme un employé de Revenu Canada ou de la GRC, le réflexe acquis pendant des décennies — prendre la chose au sérieux, ne pas raccrocher — joue contre elles.

Troisièmement, l’isolement. Certains aînés vivent seuls, parfois loin de leur famille. Un appel inattendu, même menaçant, représente un contact humain. Et les fraudeurs le savent : ils prennent le temps de créer une relation, parfois sur plusieurs semaines, avant de faire leur demande.

Enfin — et ça, c’est nouveau en 2026 —, la vélocité technologique. Les arnaques ont évolué beaucoup plus vite que la pédagogie autour des arnaques. Une personne qui avait appris à se méfier des courriels de phishing en 2015 n’a peut-être pas encore intégré que les appels téléphoniques peuvent maintenant utiliser une voix clonée par intelligence artificielle. L’écart entre la menace réelle et la connaissance qu’on en a s’est creusé très rapidement.

Pour mieux comprendre pourquoi certains profils sont plus vulnérables que d’autres, nous vous invitons à lire le profil psychologique des victimes d’arnaques en ligne — une analyse de fond qui complète utilement ce que Jean-François décrit ici.


Les cinq arnaques les plus fréquentes observées en atelier

Hélène : Dans vos ateliers, quelles sont les arnaques que vous rencontrez le plus souvent — les cas que les participants vous rapportent ou dont ils ont peur ?

Jean-François : Si je devais dresser un tableau des cinq arnaques les plus fréquentes dans mes groupes, je commencerais par le faux support technique — on y reviendra en détail, c’est la plus répandue de loin. En deuxième position, le vishing, c’est-à-dire les appels vocaux frauduleux qui se font passer pour des institutions officielles : banques, Revenu Canada, services gouvernementaux. Troisième, l’arnaque aux petits-enfants, qui a pris une dimension nouvelle avec l’IA. Quatrième, les escroqueries sentimentales — le « catfishing » —, dont on parle encore trop peu parce que les victimes ont honte d’en parler. Et en cinquième position, ce que j’appelle les arnaques à l’investissement : des offres de placements miracles, souvent présentées par de fausses célébrités québécoises ou canadiennes, qui promettent des rendements impossibles.

Ce qui est frappant, c’est que ces cinq catégories coexistent et se combinent parfois. Une victime d’arnaque sentimentale finira souvent par se faire proposer un « investissement » par son « amoureux en ligne ». Les fraudeurs sont multi-rôles et très organisés.


L’arnaque du « support technique Microsoft » : anatomie d’une escroquerie redoutable

Un aîné devant son ordinateur, regardant une alerte suspecte à l'écran — illustration éditoriale

Hélène : Parlons justement du faux support technique. Comment fonctionne cette arnaque, et pourquoi est-elle si efficace ?

Jean-François : C’est une arnaque qui fonctionne en plusieurs étapes, et chacune est conçue pour exploiter un réflexe légitime. Ça commence généralement par un pop-up qui s’affiche sur l’écran de l’ordinateur — une fenêtre qui ressemble à une alerte système officielle, avec le logo de Microsoft ou d’un autre éditeur connu. Le message dit quelque chose comme : « ALERTE — Votre ordinateur a été compromis. Appelez immédiatement le 1-800-XXX-XXXX pour protéger vos données. »

Le numéro affiché rejoint un centre d’appel frauduleux, souvent situé à l’étranger mais avec des agents qui parlent français ou anglais sans accent. La personne qui répond se présente comme un technicien Microsoft certifié. Elle parle avec assurance, utilise un vocabulaire technique, et surtout — c’est la clé — elle se montre très rassurante au début : « Ne vous inquiétez pas, nous allons régler ça ensemble. »

L’étape suivante, c’est de demander à la victime d’installer un logiciel d’accès à distance — TeamViewer, AnyDesk, ou un équivalent. Une fois installé, le fraudeur prend le contrôle de l’écran et commence sa mise en scène : il ouvre des journaux système Windows qui contiennent toujours des entrées d’erreur bénignes (c’est normal), les présente comme des preuves de « contamination grave », et montre des outils qui semblent scanner le disque dur.

Ensuite vient la demande de paiement : entre 200 et 2 000 dollars pour un « forfait de nettoyage et de protection annuelle ». Mais le plus grave, c’est que pendant qu’il a accès à l’écran, le fraudeur peut copier des mots de passe, des numéros de carte de crédit sauvegardés dans le navigateur, des accès bancaires. La victime paie pour sa propre contamination.

Ce qui rend cette arnaque particulièrement efficace auprès des aînés, c’est qu’elle exploite une peur légitime — « mon ordinateur est en danger » — et une relation d’aide bienveillante. La personne n’a pas l’impression de se faire voler. Elle pense qu’on est en train de la sauver.


Le vishing et la voix clonée par IA : quand le téléphone devient une arme

Hélène : Le vishing — les arnaques par appels téléphoniques — a toujours existé. Qu’est-ce que l’IA a changé concrètement en 2026 ?

Jean-François : Ce qui a changé, c’est que le dernier rempart que les gens avaient — « je reconnaîtrais la voix de mon enfant ou de mon petit-enfant » — s’est effondré. Le clonage vocal par IA est maintenant accessible avec très peu de données. Un fraudeur qui a récupéré 30 à 60 secondes d’audio public — une vidéo sur Facebook, une story Instagram, un TikTok — peut générer une voix synthétique qui passe tous les filtres émotionnels d’un grand-parent.

J’ai fait une démonstration dans un atelier en mars dernier. Avec l’accord d’une participante, j’avais demandé à l’avance à sa fille de m’envoyer une courte vidéo. J’ai utilisé un outil librement accessible en ligne pour générer un court message vocal. Quand j’ai joué le clip, la dame a reconnu immédiatement la voix de sa fille. Elle était bouleversée — et ça, c’est l’objectif pédagogique : montrer concrètement la menace, pas seulement l’expliquer en théorie.

Pour le vishing « institutionnel », la nouveauté en 2026, c’est le « spoofing » de numéro de téléphone combiné à une IA conversationnelle. Des systèmes automatisés peuvent maintenant appeler en affichant le vrai numéro de votre banque, engager une conversation naturelle pendant deux ou trois minutes pour confirmer votre identité, et vous transférer ensuite à un fraudeur humain qui a déjà toutes les informations. La victime n’a aucune raison de se méfier — le numéro affiché est le bon.

Mon conseil le plus important face au vishing : raccrochez toujours, et rappelez vous-même en composant le numéro que vous trouvez au dos de votre carte ou sur le site officiel. Jamais le numéro qui vous a appelé. Cette règle simple, si elle était universellement appliquée, réduirait l’efficacité du vishing de 80 %.

Les arnaques par SMS et messagerie suivent une logique similaire. Nous avons analysé en détail ces techniques dans notre guide sur les arnaques par SMS et smishing — un complément direct à ce que Jean-François décrit pour les appels vocaux.


Les escroqueries sentimentales : un phénomène de société sous-estimé

Hélène : Les arnaques sentimentales, le « catfishing » — on a tendance à croire que ça n’arrive qu’aux gens naïfs. Est-ce vraiment ainsi que vous le voyez sur le terrain ?

Jean-François : Non, et c’est justement le préjugé le plus dangereux. Les victimes d’arnaques sentimentales sont, dans mon expérience, souvent des personnes très lucides, instruites, qui ont une vie professionnelle et sociale bien remplie derrière elles. Ce qui les rend vulnérables, ce n’est pas une déficience cognitive ou émotionnelle : c’est un contexte de vie précis. Un veuvage récent. Un divorce tardif. Une retraite qui s’est accompagnée d’une réduction soudaine des contacts sociaux. Une solitude qui n’avait jamais été le mode de vie normal.

Les fraudeurs qui pratiquent le catfishing sont des psychologues amateurs très compétents. Ils identifient ce besoin — souvent exprimé de façon très indirecte sur les réseaux sociaux ou dans les profils de rencontre — et ils construisent une relation sur plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Ils ne demandent pas d’argent au début. Ils offrent de l’attention, de l’intérêt, de la chaleur. Ils rappellent. Ils envoient des messages le matin. Ils demandent comment s’est passée la journée. Pour quelqu’un qui vit seul depuis deux ans, ce type de présence peut rapidement devenir une bouée émotionnelle.

La demande d’argent arrive toujours dans un contexte d’urgence et de confiance établie : « Je dois rentrer pour te voir, mais j’ai eu un accident de voiture au large de Lagos et j’ai besoin de 3 000 dollars pour payer l’hôpital. » Ou : « J’ai une opportunité d’investissement incroyable, je veux qu’on la fasse ensemble. » La victime n’envoie pas de l’argent à un inconnu — elle envoie de l’argent à quelqu’un qu’elle aime sincèrement. Pour comprendre les mécanismes psychologiques profonds de ces arnaques — le love bombing, l’isolement progressif, le chemin de reconstruction — la rédaction a publié un entretien avec Isabelle Marchand, psychothérapeute spécialisée dans l’accompagnement des victimes de romance scam.

Ce qui me préoccupe particulièrement en 2026, c’est la dimension IA de ces arnaques. Les profils sont maintenant générés par IA — photos, histoires de vie cohérentes, présence sur plusieurs réseaux sociaux avec des années d’historique simulé. Et les conversations peuvent être gérées en partie par des chatbots entraînés sur des milliers d’échanges romantiques. La distinction entre une vraie relation en ligne et une arnaque sentimentale est devenue extrêmement difficile à faire sans outils spécifiques.

Pour ceux qui veulent comprendre les mécanismes d’exploitation sur les plateformes de rencontre, notre enquête sur les arnaques sur les sites de rencontre — système Pay Per Letter documente comment certaines plateformes sont structurellement conçues pour générer des paiements répétés. Un contexte important pour aider un proche à évaluer les risques.


Comment parler des arnaques à un parent âgé sans créer de la peur ou de la honte

Hélène : Une question très pratique que se posent beaucoup de proches aidants : comment aborder ce sujet avec un parent âgé sans le mettre sur la défensive, sans qu’il se sente visé ou infantilisé ?

Jean-François : C’est peut-être la compétence la plus importante, et elle est souvent sous-estimée. La façon dont le message est transmis détermine s’il sera reçu ou rejeté.

La première erreur à éviter, c’est le discours alarmiste « tu pourrais te faire avoir ». Ce type de mise en garde active immédiatement un mécanisme de défense : « Je ne suis pas naïf. » La personne se ferme avant même d’avoir entendu le contenu.

Ce qui fonctionne beaucoup mieux, c’est de parler de soi ou d’un tiers. « J’ai lu un article sur une arnaque qui a touché des gens très compétents — même des techniciens en informatique se font avoir. » Ou encore : « Tu savais que même des employés de banque ont reçu ces appels frauduleux ? » En dépersonnalisant la vulnérabilité, on enlève la connotation de jugement.

La deuxième approche que j’utilise beaucoup : les exercices pratiques, pas les mises en garde théoriques. Plutôt que d’expliquer « méfie-toi des emails qui ressemblent à ta banque », s’asseoir ensemble devant l’ordinateur et dire : « Regarde, je vais te montrer un vrai courriel de la Banque Nationale et une fausse copie — est-ce que tu peux trouver la différence ? » Ça devient un jeu, une activité partagée, pas une leçon.

Troisièmement — et c’est crucial —, ne jamais réprimander si la personne a failli se faire avoir ou a déjà donné de l’information à quelqu’un de suspect. La honte est le plus grand obstacle au signalement. Si votre proche sait qu’en vous en parlant il va se faire disputer, il ne vous en parlera pas. Et il n’appellera pas le Centre antifraude non plus. La réaction de l’entourage détermine directement si les arnaques restent silencieuses.

Enfin, je recommande fortement de définir ensemble un protocole familial simple : « Si quelqu’un t’appelle en disant qu’il est de la banque, tu raccroches et tu m’appelles. Je vérifie avec toi. » Ce n’est pas une mesure humiliante — c’est un filet de sécurité, comme une ceinture de sécurité. On porte une ceinture de sécurité pas parce qu’on est un mauvais conducteur.


Premiers réflexes quand un aîné réalise qu’il a été arnaqué

Hélène : Si un aîné — ou un proche — réalise qu’il vient de tomber dans le piège d’une arnaque, quels sont les premiers gestes à faire dans les heures qui suivent ?

Illustration éditoriale : un proche aidant assis avec un aîné, consultant ensemble les démarches à suivre après une arnaque

Jean-François : Les premières heures sont critiques, et je veux insister sur quelque chose d’abord : la priorité absolue, avant toute démarche administrative, c’est le soutien émotionnel. La personne qui réalise qu’elle s’est fait arnaquer traverse souvent un choc : honte, colère contre soi-même, peur des conséquences, parfois même refus d’admettre ce qui s’est passé. Si l’entourage réagit avec du jugement, même involontairement, la personne peut se replier et refuser de prendre les mesures nécessaires.

Cela dit, il faut agir vite. Voici la séquence que je recommande.

Premier geste : appeler la banque immédiatement. Pas dans une heure, pas demain matin — maintenant. Toutes les grandes banques canadiennes ont des lignes d’urgence 24 heures sur 24. Si un virement n’est pas encore traité, il peut parfois être bloqué. Si une carte de crédit a été compromise, la faire annuler sur-le-champ. Si des identifiants bancaires ont été communiqués, changer tous les mots de passe depuis un appareil différent de celui utilisé lors de l’arnaque.

Deuxième geste : signaler au Centre antifraude du Canada, au 1-888-495-8501. Ce signalement ne donnera pas nécessairement lieu à une enquête individuelle, mais il alimente une base de données nationale qui permet d’alerter d’autres victimes potentielles et de documenter les tendances pour les corps policiers.

Troisième geste : si un logiciel d’accès à distance a été installé — TeamViewer, AnyDesk, ou autre — le désinstaller immédiatement et faire analyser l’ordinateur par un technicien de confiance. Un fraudeur qui a eu accès à distance peut avoir installé un logiciel espion qui continue de fonctionner après la fermeture de la session.

Quatrième geste, souvent oublié : signaler aux proches. Pas pour se faire disputer — pour qu’ils puissent surveiller des tentatives de fraude subséquentes. Les fraudeurs revendent parfois les listes de victimes. Une personne qui a été arnaquée une fois peut se faire recontacter par quelqu’un qui se présente comme un « récupérateur de fonds » — une deuxième arnaque superposée à la première.

Et je veux être honnête sur une chose : l’argent perdu dans une arnaque est, dans la grande majorité des cas, irrécupérable. Surtout si le paiement a été fait par carte-cadeau, cryptomonnaie, ou virement bancaire international. La déclaration aux autorités a une valeur de documentation et de prévention collective, pas nécessairement de récupération individuelle.


Les organismes québécois à connaître

Hélène : Quels sont les ressources et organismes spécifiques au Québec que vous recommandez à vos participants ?

Jean-François : Il y en a plusieurs, et je les classe en trois catégories.

Pour le signalement et l’information, le Centre antifraude du Canada reste la référence principale — 1-888-495-8501, disponible en français. Pour les fraudes qui impliquent une atteinte aux données personnelles, la Commission d’accès à l’information du Québec reçoit les signalements formels. Pour les fraudes financières impliquant des placements, l’Autorité des marchés financiers a une ligne de signalement dédiée.

Pour l’accompagnement et la prévention, le Réseau FADOQ — la grande fédération des associations de personnes aînées au Québec — offre des ateliers de sensibilisation dans de nombreuses régions, souvent gratuits pour les membres. Curateur public du Québec peut intervenir dans les cas où une personne âgée a perdu sa capacité à gérer ses affaires à la suite d’une arnaque répétée.

Pour la récupération technique, les centres locaux d’emploi et certaines bibliothèques municipales offrent des services d’aide informatique aux aînés — pour faire analyser un ordinateur, reinstaller un système d’exploitation après une contamination, ou sécuriser des accès. C’est gratuit ou très peu coûteux, et c’est assuré par des bénévoles ou des techniciens locaux de confiance.

Ce que je recommande aussi, et c’est un conseil très pratique : noter dans un carnet physique — pas numérique — les numéros officiels de sa banque, de son conseiller financier, du Centre antifraude. En cas d’urgence, sous le stress d’un appel frauduleux, avoir accès à ces numéros sans avoir besoin de chercher sur Internet réduit le risque de tomber sur un faux site ou un faux numéro.

Pour aller plus loin sur la protection de vos données personnelles, le site jesauvegardemesdocuments.fr propose des guides pratiques sur la sauvegarde et la sécurisation des documents sensibles — une ressource utile à partager avec un proche qui souhaite mieux organiser ses informations importantes.

Pour comprendre comment les enquêteurs travaillent pour retracer une fraude en ligne, notre entretien avec un expert en cybercriminalité explique les méthodes d’investigation et les limites réelles des poursuites internationales — une lecture utile pour calibrer les attentes après une arnaque.


Vrai ou Faux — Idées reçues sur les aînés et le numérique

Hélène : Pour terminer, j’aimerais vous soumettre quelques idées reçues que j’entends souvent sur les aînés et le numérique. Vrai ou Faux — et en quelques mots, pourquoi ?

Jean-François : Avec plaisir.

« Les aînés ne savent pas utiliser les technologies. » — Faux, largement. La grande majorité des 60-80 ans utilisent quotidiennement un smartphone, des applications de messagerie, les réseaux sociaux. Beaucoup ont géré des logiciels professionnels pendant 30 ans. Le stéréotype du « papy qui ne comprend pas Internet » est non seulement faux mais nuisible — il les amène à sous-estimer leur propre capacité à apprendre les bonnes pratiques de sécurité.

« Si une personne âgée se fait arnaquer, c’est qu’elle était naïve. » — Faux, entièrement. J’insiste : les arnaques les plus efficaces sont conçues par des équipes professionnelles qui ont testé des centaines de variantes pour maximiser leur taux de réussite. Tomber dans un piège bien conçu n’est pas une preuve de naïveté — c’est la preuve que le piège fonctionnait.

« Mieux vaut ne pas parler d’arnaques aux aînés pour ne pas leur faire peur. » — Faux et dangereux. Le silence crée une vulnérabilité. Les personnes informées des mécanismes des arnaques sont statistiquement beaucoup moins susceptibles d’en être victimes. La peur utile — celle qui active la vigilance — est infiniment préférable à l’ignorance tranquille.

« Les arnaques proviennent toujours de l’étranger. » — Faux. Des réseaux de fraude organisés existent sur le territoire canadien. Certaines arnaques au support technique opèrent depuis des centres d’appel situés en banlieue de grandes villes canadiennes. La géographie ne protège pas.

« Un antivirus suffit à se protéger. » — Faux. Les antivirus sont utiles, mais ils ne détectent pas un fraudeur humain qui convainc une personne de lui donner volontairement un accès à distance. La sécurité numérique est à 80 % comportementale, pas technique. C’est pourquoi la formation des comportements — et non l’installation d’outils — est au cœur de ce que je fais.

« Les femmes âgées sont plus vulnérables que les hommes. » — Nuancé. Les femmes signalent plus souvent les arnaques sentimentales ; les hommes signalent plus souvent les fraudes à l’investissement. Les deux genres sont également ciblés, de façons différentes. Le genre influe sur le type d’arnaque utilisé, pas sur le niveau de vulnérabilité globale.

« Si on ne répond pas aux inconnus, on est protégé. » — Partiellement vrai, mais insuffisant. Le spoofing de numéros connus contourne cette protection. Il faut aller plus loin : même si le numéro affiché est celui de votre banque, votre médecin, ou votre enfant, si la conversation tourne vers une demande d’argent ou d’accès à votre ordinateur — raccrochez et vérifiez de façon indépendante.


Ce que vous souhaiteriez que chaque famille sache

Hélène : Dernière question, Jean-François. S’il y avait un message à passer à chaque famille qui a un parent âgé dans son entourage, quel serait-il ?

Jean-François : Je leur dirais ceci : les arnaques qui ciblent les aînés sont une industrie. Une industrie bien organisée, bien financée, qui travaille 24 heures sur 24 et qui s’adapte constamment à nos défenses. Face à ça, la bonne volonté seule ne suffit pas.

Ce qui protège vraiment, c’est un travail de préparation en famille, fait dans la sérénité, avant qu’une crise se produise. Établissez ensemble un mot de code familial que vous seuls connaissez — si quelqu’un prétend être un proche en détresse, il devra le donner. Convenez d’un protocole : « Si tu reçois un appel qui demande de l’argent ou un accès informatique, tu nous appelles avant de faire quoi que ce soit. » Faites ensemble une revue des paramètres de sécurité du téléphone et de l’ordinateur, pas comme une leçon mais comme une activité partagée.

Et surtout — surtout —, gardez la communication ouverte. Si votre parent sait qu’il peut vous appeler à 22h pour dire « j’ai reçu un appel bizarre, est-ce que c’est une arnaque ? » sans se faire disputer ou ridiculiser, vous avez mis en place le système de défense le plus efficace qui existe. Pas un logiciel. Pas un filtre. Une relation de confiance.

Pour aller plus loin sur les ressources en ligne destinées à la sensibilisation numérique des seniors, le portail echosciences-drome.fr documente des initiatives de médiation numérique et d’inclusion technologique qui proposent des approches pédagogiques inspirantes — particulièrement utiles pour les aidants qui cherchent des formats adaptés.

Les arnaques évoluent. Mais la vigilance partagée, en famille, reste la défense la plus robuste. Et elle ne coûte rien.


Les 3 choses à retenir

  • Le téléphone n’est plus sûr comme moyen de vérification. En 2026, les numéros peuvent être usurpés et les voix peuvent être clonées. La seule façon de vérifier qu’un appel est légitime : raccrocher et rappeler sur un numéro que vous avez vous-même trouvé, pas celui de l’appelant.

  • La honte est l’alliée des fraudeurs. Chaque victime qui n’ose pas parler est une victime qui ne se protège pas pour la suite et qui n’alerte pas ses proches. Créer un environnement familial sans jugement autour de ces sujets est une mesure de protection concrète, pas un idéal.

  • La préparation avant la crise vaut cent fois l’action pendant la crise. Un mot de code familial, un protocole de vérification, une liste de numéros officiels dans un carnet physique : des mesures simples, gratuites, et beaucoup plus efficaces que n’importe quel antivirus.