En 2025, le Centre antifraude du Canada a recensé plus de 70 millions de dollars de pertes déclarées liées aux arnaques sentimentales — et les spécialistes s’accordent à dire que ce chiffre ne représente qu’une fraction de la réalité, les victimes signalant rarement ce type de fraude par honte ou par déni. Le romance scam est aujourd’hui l’une des fraudes les plus lucratives au monde, alimentée par des réseaux criminels organisés qui exploitent les plateformes de rencontres, les réseaux sociaux, et de plus en plus, des profils entièrement générés par intelligence artificielle. Une personne sur six ayant eu une relation en ligne dit avoir subi ou frôlé ce type d’arnaque — et la proportion augmente chaque année.
Pour comprendre ce phénomène de l’intérieur, Sentinelle Numérique a rencontré Isabelle Marchand dans son cabinet du quartier Rosemont-La Petite-Patrie, à Montréal. Psychothérapeute depuis seize ans, elle accompagne depuis 2012 des victimes d’arnaques sentimentales et co-anime un groupe de parole mensuel pour les personnes touchées par la fraude romantique au Québec. Ses analyses — à la fois cliniques et profondément humaines — éclairent ce que les statistiques seules ne peuvent pas expliquer : pourquoi des personnes lucides, méfiantes, parfois formées à la cybersécurité, tombent dans ces pièges. Et comment elles s’en sortent.
Psychothérapeute spécialisée dans l'accompagnement des victimes d'arnaques sentimentales. Cabinet à Montréal. Seize ans de pratique clinique, co-animatrice d'un groupe de parole mensuel pour victimes de fraude sentimentale au Québec.
Portrait éditorial — personnage fictionnel
Qui sont les victimes type du romance scam en 2026 ?
Hélène Roux : Isabelle Marchand, on imagine souvent la victime d'un romance scam comme une personne âgée, isolée, peu à l'aise avec le numérique. Est-ce que c'est ce que vous observez en consultation ?
Isabelle Marchand : Non, et c'est probablement la représentation la plus nuisible qui soit, parce qu'elle donne aux gens la certitude qu'ils ne sont pas concernés. Les victimes que j'ai accompagnées pendant seize ans couvrent tous les âges, tous les niveaux d'éducation, toutes les catégories socioprofessionnelles. J'ai en consultation des cadres supérieurs, des avocates, des chercheuses universitaires, des médecins. Des personnes qui utilisent quotidiennement Internet, qui savent identifier un courriel de phishing, qui ont des mots de passe complexes.Ce qui les réunit, ce n’est pas la naïveté — c’est une circonstance de vie. Un deuil récent. Une séparation douloureuse. Un sentiment de solitude après le départ des enfants. Un besoin de connexion émotionnelle qui n’est pas comblé dans leur entourage immédiat. Les arnaqueurs du romance scam ne cherchent pas les gens crédules : ils cherchent les gens disponibles affectivement. Et ce besoin-là, il peut traverser n’importe quelle carrière, n’importe quel diplôme.
Ce que les données du Centre antifraude du Canada confirment : les femmes de 45 à 65 ans, souvent en sortie de relation longue, représentent la majorité des victimes déclarées. Mais les hommes sont aussi touchés, dans des proportions comparables, en silence plus profond encore. Ils signalent encore moins, parce que la honte de « s’être fait avoir par une femme » ajoute une couche de stigmate supplémentaire.
En 2026, on observe également une montée des victimes plus jeunes — 25 à 40 ans — touchées via des applications de rencontre ou des jeux en ligne, dans des arnaques qui combinent séduction et promesse d’investissement. Le profil évolue vite, parce que les arnaqueurs s’adaptent aux plateformes que nous utilisons.
Pour mieux comprendre comment les arnaques sur les sites de rencontre exploitent la même vulnérabilité affective mais via des mécanismes économiques différents — notamment le système Pay Per Letter —, notre enquête sur les plateformes de rencontre frauduleuses complète utilement ce que décrit Isabelle Marchand.
Comment l’arnaqueur crée-t-il un lien émotionnel aussi convaincant ?
Hélène Roux : La question qui revient sans cesse dans les témoignages : comment quelqu'un qu'on n'a jamais rencontré en personne peut-il créer un attachement aussi fort, aussi rapidement ?
Isabelle Marchand : Parce que les arnaqueurs du romance scam sont, qu'on le veuille ou non, des experts en psychologie relationnelle. Pas de façon académique — de façon opérationnelle. Ils ont des scripts, affinés sur des milliers de victimes, qui cartographient précisément comment créer de l'intimité, de la confiance, et finalement de la dépendance émotionnelle.La première technique est ce qu’on appelle le mirroring — le reflet. L’arnaqueur écoute. Il pose des questions. Il retient les informations que vous partagez et les réutilise pour créer l’illusion de vous connaître profondément. Vous dites que vous adorez les couchers de soleil sur le lac Champlain. Deux semaines plus tard, il vous envoie une photo d’un coucher de soleil en disant « j’ai pensé à toi ». Ce n’est pas de la magie — c’est de la mémoire stratégique au service de la manipulation.
La deuxième technique, c’est l’exclusivité construite. Très rapidement, l’arnaqueur crée un monde à deux. Il vous dit que vous êtes la seule personne avec qui il peut parler vraiment, que ses amis ne le comprennent pas, que sa famille est distante. Cette configuration isole émotionnellement la victime — elle devient la gardienne unique d’une relation unique. Et quand quelqu’un vous dit « tu es la seule personne qui me comprend », vous n’avez pas envie de le décevoir.
La troisième technique est l’asymétrie de l’effort. Il appelle. Il écrit en premier le matin. Il demande des nouvelles après vos rendez-vous médicaux. Il vous envoie des poèmes. Tout cet investissement crée une dette émotionnelle implicite — le cerveau humain est câblé pour rendre ce qu’il a reçu. Quand la demande d’argent arrive, elle s’inscrit dans cette dette : c’est votre tour de donner.

Le “love bombing” : quand l’intensité devient un signal d’alarme
Hélène Roux : On parle souvent de "love bombing" dans le contexte des arnaques sentimentales. Comment le définiriez-vous, et pourquoi est-ce si difficile de le reconnaître quand on le vit ?
Isabelle Marchand : Le love bombing, c'est une saturation délibérée de signaux affectifs positifs, à une intensité et une fréquence qui dépassent ce qu'une relation réelle permettrait à ce stade. Des messages toutes les heures. Des déclarations d'amour après une semaine. Des projets d'avenir — voyage, installation commune, rencontre des familles — évoqués dans les premières semaines. Une présence constante, rassurante, qui comble immédiatement un vide affectif.Pourquoi c’est difficile à reconnaître de l’intérieur ? Parce que ça ressemble exactement à ce qu’on cherche. Quand on est seul, quand on souffre de l’absence de connexion intime, recevoir autant d’attention est vécu comme une réponse parfaite à un besoin réel. Le cerveau libère de la dopamine et de l’ocytocine — les mêmes molécules que dans une relation amoureuse authentique. Biologiquement, votre corps ne fait pas la différence.
Le signal d’alarme objectif — et c’est ce que j’enseigne à mes groupes de parole — est précisément cette intensité prématurée. Dans une relation saine, l’intimité se construit progressivement, avec des hauts et des bas, des malentendus, des moments de distance. Le love bombing, lui, est uniformément positif, uniformément intense, uniformément disponible. C’est une perfection qui n’existe pas dans la réalité relationnelle.
Un autre signal : l’empressement à quitter la plateforme d’origine. Quelques jours après le premier contact sur un site de rencontre ou Instagram, l’arnaqueur propose de passer à WhatsApp, Signal, ou par email direct. L’objectif est de sortir du système de modération de la plateforme et d’isoler la relation dans un canal privé. Une fois hors plateforme, vous n’avez plus accès aux outils de signalement ni aux protections qu’elle offre.
À quel moment arrive la demande d’argent, et sous quelle forme ?
Hélène Roux : Vous avez mentionné que les arnaqueurs peuvent attendre des mois avant de faire une demande d'argent. Comment se présente cette première demande ? Comment est-elle formulée pour passer le filtre de la méfiance ?
Isabelle Marchand : La patience est l'une des caractéristiques les plus troublantes des romance scammers professionnels. Les données du Centre antifraude du Canada indiquent une moyenne de trois à six mois avant la première demande, mais j'ai suivi des cas où l'arnaqueur avait attendu plus d'un an. Pendant ce temps, il entretient la relation, construit l'attachement, fait des petits gestes — parfois envoie de petits cadeaux, fait même des virements de montants modestes pour prouver sa générosité et ancrer l'idée qu'il n'est pas là pour l'argent.La première demande est presque toujours présentée dans un contexte d’urgence et d’embarras. L’arnaqueur est géographiquement distant — souvent présenté comme travaillant sur un chantier pétrolier offshore, en mission humanitaire internationale, ou militaire déployé à l’étranger — et il traverse une crise soudaine. Une maladie grave. Un accident. Un problème administratif qui bloque ses fonds à l’étranger. Un vol de portefeuille. La crise est toujours hors de son contrôle, et il n’a que vous à qui se tourner. La demande s’accompagne d’une honte visible : « Je n’aurais jamais voulu te demander ça. Je sais que c’est trop. Oublie ce que j’ai dit. »
Cette formulation est une technique classique. En faisant semblant de retirer la demande, il provoque le réflexe inverse : la victime insiste pour aider. La première somme est toujours modeste — quelques centaines de dollars — pour tester la disposition à payer et créer un précédent. Après ce premier versement, la relation se densifie encore davantage, et les demandes suivantes augmentent progressivement. J’ai accompagné des femmes qui avaient versé plus de cent mille dollars sur deux ans, en cumulant des crédits à la consommation, en empruntant à des amis, parfois en hypothéquant leur résidence.
La honte : pourquoi les victimes ne parlent-elles pas ?
Hélène Roux : Un des aspects les plus frappants des témoignages, c'est le silence des victimes. Pourquoi est-il si difficile de parler d'un romance scam à ses proches, même après avoir compris ce qui s'est passé ?
Isabelle Marchand : La honte est le carburant de ce crime. Et je dis bien carburant — elle ne vient pas après l'arnaque, elle est construite pendant l'arnaque comme une barrière de protection pour l'arnaqueur.Dès les premières semaines, l’arnaqueur installe la relation dans le secret. « Je n’ai pas l’habitude de parler de ma vie privée. » « Ma famille ne comprendrait pas. » « Je veux que ce soit entre toi et moi, pour l’instant. » Cette confidence partagée crée une complicité — et quand la victime garde le secret, elle commence à s’y sentir complice. À mesure que la relation avance, les demandes d’argent approfondissent ce secret. La victime qui a déjà envoyé de l’argent ne peut plus facilement admettre à sa fille ou à sa meilleure amie ce qui s’est passé sans admettre qu’elle était « assez stupide » pour envoyer de l’argent à quelqu’un qu’elle n’avait jamais rencontré.
Cette équation — être victime d’un romance scam = être stupide — est culturellement entretenue par la façon dont les médias et l’entourage réagissent. « Comment tu as pu croire que… » est une phrase que j’entends régulièrement dans les récits de mes patientes, prononcée par des proches bien intentionnés. Elle dévaste. Elle transforme une victime d’une fraude sophistiquée en coupable de sa propre crédulité.
La conséquence directe : la grande majorité des victimes ne signalent jamais l’arnaque. Ni à la police, ni au Centre antifraude, ni à leur banque. Elles absorbent la perte — financière et émotionnelle — seules. Et souvent, elles continuent à avoir des échanges avec l’arnaqueur même après avoir compris, parce que la relation fictive comblait un besoin réel et que le deuil de cette relation est, lui aussi, réel.
Le profil psychologique des victimes d’arnaques en ligne, analysé par la criminologue Sophie Tremblay, confirme ce mécanisme de la honte comme premier obstacle au signalement — et explore pourquoi le taux de déclaration reste aussi bas malgré la montée de sensibilisation publique.
L’impact psychologique : dépression, méfiance et perte d’estime de soi
Hélène Roux : Quel est l'impact psychologique réel sur une victime de romance scam, une fois la fraude découverte ? On imagine que la perte financière est douloureuse, mais est-ce le seul traumatisme ?
Isabelle Marchand : La perte financière est souvent la partie la plus visible, mais rarement la plus dévastatrice. Ce que j'observe cliniquement, c'est un double traumatisme superposé, et c'est ce qui rend le travail thérapeutique particulièrement complexe. Premier traumatisme : la perte de la relation. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la victime pleure quelqu'un qui n'a jamais existé. L'amour qu'elle a éprouvé était réel. Les espoirs qu'elle avait construits — les voyages prévus, la vie commune imaginée — étaient réels dans son système émotionnel. Quand elle découvre la fraude, elle n'apprend pas seulement qu'elle a perdu de l'argent : elle apprend que six mois ou deux ans de son histoire intime étaient une fiction. Ce deuil-là est souvent plus long et plus douloureux qu'une rupture ordinaire, parce qu'il n'y a aucun souvenir authentique sur lequel s'appuyer.Deuxième traumatisme : la fracture de la confiance. Les victimes que j’accompagne développent souvent une méfiance généralisée envers toute interaction humaine, y compris avec des proches qui n’ont rien à se reprocher. Après un romance scam, chaque nouvelle relation est vue à travers le prisme de la manipulation possible. Certaines personnes renoncent entièrement aux rencontres en ligne. D’autres développent une anxiété sociale significative dans les interactions hors ligne également.
Les symptômes cliniques que je documente le plus fréquemment : état de stress post-traumatique, dépression caractérisée, troubles du sommeil persistants, ruminations obsessionnelles, perte d’estime de soi sévère. Dans les cas prolongés, j’observe aussi des manifestations somatiques — maux de tête chroniques, troubles digestifs, douleurs musculaires diffuses — directement liées au stress de découverte. Et dans les situations les plus graves, des pensées suicidaires. Ce n’est pas rare. La honte combinée à la perte financière et à l’effondrement de la confiance peut mener une personne à un endroit très sombre.
Le chemin de la reconstruction : durée, étapes et ressources
Hélène Roux : Concrètement, comment se déroule la reconstruction après un romance scam ? Combien de temps faut-il compter, et quelles sont les étapes clés ?
Isabelle Marchand : Il n'y a pas de durée universelle, et annoncer un calendrier serait mensonger. Ce que je peux dire, d'après seize ans de pratique, c'est que la reconstruction se fait en plusieurs phases bien identifiables, et que chacune a ses propres résistances.La première phase, c’est l’acceptation de la réalité. Elle peut durer des semaines, parfois des mois. Beaucoup de victimes arrivent en consultation en ayant encore un lien actif avec l’arnaqueur — elles savent intellectuellement que c’est une fraude, mais elles n’ont pas encore intégré émotionnellement que la relation n’était pas réelle. Couper le contact est la première étape nécessaire, et c’est la plus difficile. Je recommande de bloquer tous les canaux simultanément — numéro de téléphone, WhatsApp, email, réseaux sociaux — en une seule action, plutôt que de tenter une réduction progressive qui ne fait que prolonger la souffrance.
La deuxième phase, c’est le traitement du deuil de la relation fictive. C’est ici que le travail thérapeutique est le plus délicat. La tentation est de nier que la relation avait de la valeur — « c’était faux, donc ça ne compte pas ». Mais ce déni empêche de traiter le deuil. Ce que j’aide mes patients à comprendre : les sentiments qu’ils ont éprouvés étaient authentiques. La capacité d’amour qu’ils ont démontrée est réelle et précieuse. Ce qui était frauduleux, c’est la personne en face, pas leur propre cœur.
La troisième phase est la reconstruction de l’estime de soi. Elle passe souvent par une déconstruction du récit interne — « j’ai été stupide » — pour le remplacer par un récit plus juste : « j’ai été ciblée par des professionnels de la manipulation ». Cette réévaluation n’est pas de la consolation : c’est une lecture factuelle de ce qui s’est passé. Les réseaux de romance scam disposent de scripts testés sur des milliers de victimes, d’équipes de soutien psychologique à l’intérieur des groupes criminels pour gérer les hésitations, de ressources financières considérables. Ce n’est pas une confrontation équilibrée.
La durée totale ? Honnêtement, un à trois ans pour une reconstruction stable dans les cas sérieux. Avec un accompagnement thérapeutique adapté et un soutien de l’entourage, on peut réduire significativement cette durée. Sans ces ressources, certaines personnes restent enfermées dans la honte et la méfiance pendant beaucoup plus longtemps.
Le rôle des proches : entre soutien et maladresses
Hélène Roux : La famille et les amis sont souvent les premiers à soupçonner quelque chose. Comment peuvent-ils aider sans brusquer, sans créer de l'hostilité qui pousserait la victime encore plus vers l'arnaqueur ?
Isabelle Marchand : C'est une question absolument centrale, et je vois régulièrement des situations où une intervention maladroite de la famille a retardé de plusieurs mois la sortie de l'emprise.La règle d’or : ne jamais attaquer la relation, toujours protéger la personne. Ces deux objectifs peuvent sembler synonymes, mais ils mènent à des approches très différentes. Attaquer la relation — « cet homme n’existe pas, tu es en train de te faire avoir » — active immédiatement la défense de la victime. L’arnaqueur a anticipé ce scénario et a préparé des arguments : « Ils sont jaloux de notre bonheur », « Ta famille ne te comprend pas comme moi ». La confrontation directe consolide l’emprise.
Protéger la personne, c’est différent. C’est poser des questions ouvertes, sans jugement, qui amènent la victime à réfléchir elle-même : « Quand est-ce que vous allez vous voir en personne ? » « Est-ce qu’il a rencontré ta fille ? » « Comment ça se fait qu’il ne peut pas faire un appel vidéo ? » Ces questions n’accusent pas — elles créent des fissures dans la narration de l’arnaqueur, sans que la victime ait l’impression d’être attaquée.
En cas de demande d’argent en cours — si vous savez qu’un virement est sur le point d’être effectué — l’action la plus efficace est de contacter la banque directement, en expliquant la situation. Beaucoup d’institutions financières peuvent désormais bloquer ou retarder un virement suspect, surtout international, sur demande d’un proche préoccupé. Cette action ne nécessite pas l’accord de la victime et peut éviter une perte irréversible.
Si vous ne savez pas comment aborder le sujet, proposez d’accompagner votre proche chez un médecin ou un thérapeute pour « parler de cette relation qui semble vous préoccuper tous les deux ». Un tiers professionnel a souvent davantage de crédit qu’un proche jugé partial.
Les arnaques visant les proches les plus vulnérables — comme le documentent les témoignages recueillis dans notre article sur les arnaques aux aînés 2026 — suivent des mécanismes d’emprise similaires, mais avec des techniques d’isolation parfois encore plus marquées.
Questions rapides — Idées reçues sur le romance scam
Hélène Roux : Pour boucler cet entretien, j'aimerais vous soumettre quelques idées reçues que j'entends régulièrement. Vrai ou faux ?
Isabelle Marchand : Avec plaisir.« Un romance scam, ça se déroule toujours sur des sites de rencontre. » — Faux. Les réseaux sociaux généralistes — Facebook, Instagram, LinkedIn — représentent aujourd’hui la majorité des premières prises de contact. LinkedIn est particulièrement ciblé pour les arnaques sentimentales visant les professionnels, parce que les profils y sont vérifiés en apparence et que le niveau éducatif de l’interlocuteur est affiché.
« Si la personne m’a fait un appel vidéo, c’est qu’elle est réelle. » — Faux, depuis 2024-2025. Les deepfakes vidéo en temps réel sont désormais accessibles à des groupes criminels organisés. Des outils qui appliquent un visage synthétique sur un flux vidéo en direct — avec des résultats suffisamment convaincants pour passer un appel court — existent et sont utilisés. La montée des arnaques fondées sur l’intelligence artificielle et les deepfakes a radicalement changé les règles de ce qui constitue une preuve visuelle.
« Je n’ai jamais envoyé d’argent, donc je n’ai pas subi de romance scam. » — Partiellement faux. Le romance scam vise aussi à obtenir des informations personnelles, des photos compromettantes utilisées ensuite dans des chantages, ou un accès à des comptes. Le préjudice non financier est réel.
« Si je suis méfiant dès le départ, je ne peux pas être piégé. » — Faux. La méfiance s’érode avec le temps et l’accumulation de preuves de bonne foi apparentes. Les arnaqueurs savent attendre. Ils savent que votre garde baissera au bout de trois mois. C’est pour ça qu’ils investissent du temps.
« Les victimes qui ont payé une fois peuvent récupérer leur argent. » — Presque toujours faux. Les fonds transitent rapidement par des comptes mules avant d’être convertis en cryptomonnaies. Les délais de récupération judiciaire, quand une enquête aboutit, se comptent en années. Le signalement au Centre antifraude du Canada reste utile pour la prévention collective, pas pour la récupération individuelle.
« Les arnaques sentimentales ne touchent que les gens solitaires. » — Faux. Des personnes mariées, en couple stable, avec des réseaux sociaux actifs, sont touchées. Le besoin de connexion émotionnelle intense n’est pas l’apanage de la solitude — il peut surgir dans une relation de couple qui manque d’écoute, dans une période de stress intense, dans un moment de transition de vie.
« Les groupes de parole pour victimes de romance scam sont inutiles — ça remet le couteau dans la plaie. » — Faux, et c’est l’inverse. Les groupes de parole que j’anime depuis cinq ans sont l’espace où la reconstruction s’accélère le plus visiblement. Entendre que d’autres personnes — brillantes, accomplies — ont vécu exactement la même chose est l’antidote le plus puissant à la honte. La honte vit dans le silence. Elle se dissout dans le partage.
Un message pour quelqu’un qui se reconnaît dans ce que vous décrivez
Hélène Roux : Dernier question, Isabelle. Si quelqu'un lit cet entretien et se reconnaît dans ce que vous décrivez — une relation en ligne intense, des demandes d'argent, un doute qui commence à surgir — quel est le message le plus important que vous souhaiteriez lui transmettre ?
Isabelle Marchand : Je lui dirais d'abord : le doute que vous ressentez maintenant est précieux. Ne l'étouffez pas. Le doute est votre propre système de protection qui essaie de vous parler, et l'arnaqueur va tout faire pour vous convaincre que ce doute est une trahison de l'amour que vous partagez. Ce n'est pas une trahison. C'est de la lucidité.Ensuite, je lui dirais : ne faites plus aucun versement avant d’avoir fait une vérification indépendante. Il existe des outils simples — la recherche d’image inversée sur Google ou TinEye révèle souvent que la photo de profil a été volée sur un autre compte. Demandez un appel vidéo impromptu, sans préavis, en lui demandant de tenir une feuille avec la date du jour. Posez une question précise sur un détail géographique de la ville où il dit vivre.
Et si vous avez un doute mais n’êtes pas prêt à confronter la relation, parlez à quelqu’un. Un médecin, un thérapeute, une ligne d’écoute. Vous n’êtes pas obligé de prendre une décision immédiate. Mais sortez du silence. Le silence est le milieu dans lequel cette arnaque prospère. Chaque personne à qui vous parlez fragilise l’emprise.
Enfin — et c’est le plus important — si vous découvrez que c’était bien une arnaque : vous n’avez pas honte d’avoir été piégé par des professionnels de la manipulation. Vous avez honte d’avoir eu besoin de connexion humaine. Et ça, ce n’est pas quelque chose dont on se remet mieux seul. Cherchez de l’aide. Vous la méritez.
Des ressources existent pour retrouver ses repères numériques après une telle expérience — des guides pratiques comme ceux disponibles sur echosciences-drome.fr documentent des initiatives de médiation numérique qui aident les victimes à reprendre confiance dans leur rapport aux outils en ligne. Et les chroniques de cybercriminalité publiées sur i-actu.fr fournissent un contexte factuel sur l’ampleur des réseaux de romance scam — comprendre l’industrie criminelle en face aide à dépersonnaliser la responsabilité.
Comprendre et se protéger : les ressources disponibles
Si vous pensez être victime d’un romance scam ou si vous cherchez à aider un proche, plusieurs ressources sont disponibles. Le Centre antifraude du Canada (1-888-495-8501) centralise les signalements et peut orienter les victimes vers des ressources d’aide adaptées. En France, la plateforme Pharos permet de signaler les contenus frauduleux en ligne. Pour les démarches bancaires urgentes — bloquer un virement en cours —, contacter votre institution financière dans les plus brefs délais est primordial.
Les enquêtes sur la cybercriminalité, comme celle documentée dans notre entretien avec un expert en retraçage de fraudes, montrent les coulisses de ces investigations et ce que les autorités peuvent réalistement accomplir. Les arnaques par SMS et messagerie qui accompagnent souvent les phases de romance scam — relances, fausses preuves de voyage, faux documents administratifs — sont analysées dans notre guide sur les arnaques par SMS et smishing en 2026.
Les 3 choses à retenir
Personne n’est immunisé par son intelligence ou sa méfiance
Le romance scam n’exploite pas la stupidité — il exploite le besoin universel de connexion humaine et des biais cognitifs inhérents à toute personne sous charge émotionnelle. La certitude de ne jamais pouvoir être piégé est précisément le facteur de risque que les arnaqueurs cherchent à trouver chez leurs cibles.
La honte est l’outil de l’arnaqueur, pas votre verdict sur vous-même
Elle est construite délibérément pendant l’arnaque pour protéger le fraudeur. Briser le silence — auprès d’un proche, d’un professionnel, d’une ligne d’écoute — est le premier acte de reconstruction et la meilleure action de prévention collective. Chaque signalement contribue à protéger d’autres victimes potentielles.
La reconstruction est possible, mais elle demande du soutien
Le double traumatisme du romance scam — deuil de la relation fictive et fracture de la confiance — ne se traite pas seul. Un accompagnement thérapeutique, un groupe de parole, et un entourage qui choisit la compréhension plutôt que le jugement réduisent significativement la durée et l’intensité de la reconstruction.
